Sympa

Un médecin légiste parle de son travail et nous donne quelques conseils pour éviter de finir sur sa table de chirurgie

Le métier d’un médecin légiste fait traditionnellement partie des activités les plus répugnantes du monde. Mais beaucoup de gens ne savent même pas grand-chose de ce métier — tout ce qu’ils savent est basé sur les stéréotypes du cinéma. Nous en savons très peu sur cette profession, et nous nous posons peu de questions à ce propos car personne d’entre nous n’aime penser à la mort. Et pourtant, aussi paradoxal que cela puisse paraître, la mort fait partie de la vie.

Sympa a interviewé Alexey Kupryushin, un médecin légiste reconnu et qui a 30 ans d’expérience. Il a été chef d’une morgue médico-légale pendant 20 ans. Il combine actuellement son travail de médecin légiste et celui de pathologiste tout en s’occupant aussi de l’examen médico- légal privé. Récemment, Kupryishin a lancé son propre blog où il décrit son travail comme étant “palpitant et intéressant”. Nous sommes tout à fait d’accord avec lui.

Le choix de cette profession

  • La raison principale qui m’a poussé à choisir cette profession est l’intérêt que j’ai pour l’aspect investigation. C’est comme une drogue. Sans ce côté enquête, la vie serait vraiment ennuyeuse. Mon intérêt ? Personne ne sait comment fonctionne l’organisme d’un individu en particulier. Qu’y a-t-il derrière l’apparence, la peau et les os ? Seul le médecin légiste le sait. Et c’est le seul à pouvoir déterminer la cause de la mort de quelqu’un.
  • Parfois, les personnes qui ne peuvent pas devenir des médecins réguliers deviennent des médecins légistes. Par exemple moi, je ne pourrais jamais travailler en tant que chirurgien. Il est pour moi inconcevable de pouvoir travailler sur un corps vivant. Tout ce que je peux faire à une personne vivante c’est de lui faire une injection.
  • Les gens ont souvent tendance à confondre entre un médecin légiste et un pathologiste mais ce sont deux spécialités tout à fait différentes, bien qu’elles aient pas mal de points communs. L’objet général d’étude est bien un cadavre, et les deux utilisent la même technique d’autopsie. Les tâches se ressemblent, mais les objectifs sont différents. Les pathologistes s’occupent du processus thérapeutique et du diagnostic. Les médecins légistes travaillent pour la justice.
  • Il est très difficile de trouver des brancardiers voulant travailler à la morgue. La plupart des gens ne supportent pas d’y rester plus d’un mois, bien que le salaire soient stable et assez élevé. Il nous est arrivé de passer un mois à chercher un brancardier. Un beau jour, ma femme (elle, elle est pathologiste), a pris un taxi. Elle s’est mise à discuter avec le chauffeur et manifestement tout ce qu’elle lui a raconté sur son travail lui a semblé très intéressant, car il a décidé de tenter sa chance dans ce domaine. Pour faire ce métier il ne faut pas avoir de formation médicale, ceux qui sont intéressés sont formés sur place. Il est venu voir comment cela se passait, et il est resté. Il y travaille toujours.

Le travail quotidien

  • Dans une ville de plus d’un million d’habitants, un médecin légiste étudie environ 300-400 corps, et peut réaliser presque 500 autopsies, voire plus. C’est un nombre très élevé, tenant compte du fait que le taux recommandé ne doit pas dépasser la centaine. Il n’y a pas assez de médecins légistes, car rares sont les étudiants qui veulent faire leur stage à la morgue.
  • L’expert légiste passe plus de temps dans son bureau que dans le bloc d’autopsies. L’étude d’un cadavre n’est pas la seule façon ni la plus complète pour obtenir de l’information. Dans ma pratique, j’ai eu des cas dont l’étude a duré quelques heures, et leur analyse et les conclusions ont tardé plusieurs jours.
  • Un bon sens de l’odorat donne au médecin légiste quelques atouts lorsqu’il faut révéler si une personne a été empoisonnée, et avec quoi. Pendant l’étude, tu peux sentir différentes odeurs. En cas d’empoisonnement avec de l’ammoniaque, une odeur d’acide carbolique et d’ammoniaque persistent. Lorsqu’il s’agit d’un empoisonnement avec du dichloroéthane, on sent les champignons secs, et si c’est de l’acide cyanhydrique ou du nitrobenzène, une odeur d’amandes amères se dégage, le pentanol sent l’huile de fusel, le butanol sent les fruits, et les chlorophos et les carbophos sentent l’ail.
  • Dans la première morgue où j’ai travaillé, j’ai eu une assistante appelée Anna. Elle était déjà assez âgée lorsque j’ai commencé ma carrière. Elle portait toujours un foulard et des bottes en feutre. Son nez était crochu et ses mains énormes : je ne pouvais pas éviter de penser aux sorcières des contes de fées. Nous, les jeunes experts, nous l’appelions souvent pour qu’elle sente le cadavre. Elle rapprochait son nez du corps, et elle chuchotait d’une voix rauque et très solennelle : “acétone” ou “liquide technique”.
  • De nombreux voyants venaient nous voir pour demander l’eau avec lequel on avait lavé les cadavres. Je crois qu’ils en avaient besoin pour faire des sorts. Les stagiaires leur donnaient de l’eau du robinet. Mais ils demandaient aussi les cordes avec lesquelles un suicidaire s’était tué, les draps, ou encore les affaires personnelles des personnes décédées.
  • Parfois notre travail peut être mortel. Tu ne sais jamais ce que tu peux trouver pendant l’étude. Il est arrivé que des médecins légistes, des brancardiers ou des stagiaires s’infectent de tuberculose... ou de peste, de choléra, d’anthrax, etc.

Les morts qu’on aurait pu éviter

  • J’estime que dès le lycée, il faudrait enseigner les concepts de base de la santé humaine. Les jeunes âgés entre 15 et 20 ans devraient savoir quand ils sont malades et quand ils ne le sont pas. S’ils ont des symptômes qu’ils n’ont jamais sentis, ou s’ils ont mal quelque part et que cette douleur ne disparaît pas, ils doivent être conscients du fait qu’il faut consulter le médecin. En aucun cas il ne faut attendre à ce que la douleur disparaisse toute seule. Car cela ne te servira à rien que l’on dise de toi : “Il était tellement fort ! Il était malade mais ne s’est jamais plaint !”
  • Un assassin invisible et “doux” est la pression artérielle trop élevée. Les jeunes trouvent tout bête de se faire mesurer la tension artérielle. Bien sûr, ils sont jeunes, que pourrait-il leur arriver ? Et je leur réponds : “Justement, il n’y a que les sots qui ne se font pas mesurer la tension !” Si tu as un peu mal à la tête, tu prends un cachet pour soulager la douleur. Ou peut-être que tu n’en prends même pas, car tu as juste un peu mal. Et cela dure des années. Eh bien, avec le temps, l’élasticité des parois artérielles diminue, même dans le cerveau. Et l’augmentation de la tension mène à une rupture de ces dernières, le résultat étant une hémorragie intracérébrale et la mort.
  • Il m’est arrivé d’étudier le cadavre d’une étudiante. Elle est morte subitement, pendant qu’elle était debout, à côté d’une fenêtre. Deux semaines avant ce triste événement, elle avait été atteinte d’une infection virale respiratoire, et elle ne s’est pas soignée. Elle allait mieux, juste quelques douleurs anodines, de sorte qu’elle n’a pas consulté son médecin. Elle aurait dû le faire. Elle a eu une myocardite (inflammation du muscle cardiaque) qui dégénéra en ARVI.
  • Quand on travaille avec une source de danger majeure, par exemple, le courant électrique, il faut songer aux précautions de sécurité. Les gens abordent souvent ce sujet peu sérieusement.
  • En cas d’incendie, ne cherchez pas à récupérer votre argent, vos bijoux ou vos documents : vous les récupérerez, vous pourrez acheter d’autres bijoux et les documents peuvent toujours être refaits. Sauve-toi et sauve les autres. Une brûlure se forme en une seconde. Qui plus est, lors d’un incendie, le monoxyde de carbone se dégage rapidement et la personne s’évanouit et meurt, pour ensuite se brûler.
  • La plage et l’alcool sont un mélange dangereux. La plupart des noyades sont dues aux états d’ivresse. Le sur-refroidissement rapide peut jouer un rôle létal. Les vaisseaux sanguins dilatés de la peau se voient réduits de façon importante. Le cœur doit donc pomper beaucoup plus de sang et ne parvient pas à faire son travail. L’individu s’évanouit. Sur terre, il peut se réveiller au bout d’un moment, mais dans l’eau les poumons sont rapidement remplis de liquide et la personne meurt.
  • J’ai eu l’occasion d’étudier des cadavres de chauffeurs qui sont morts suite à une collision avec un obstacle à une vitesse assez basse : 40 km/h. La mort fut instantanée à cause du dommage causé au niveau du cœur. Au moment de l’impact il était rempli de sang. Cette phase du cœur s’appelle diastole. Le sang l’a fait éclater à cause de l’impact hydrodynamique. Si ces personnes avaient porté leur ceinture, elles auraient eu juste quelques côtes fracturées, c’est tout.
  • À des vitesses trop élevées, la sensation d’être protégés par les parties métalliques de la voiture est imaginaire. Lors de l’impact, la cabine ressemble à une boîte en carton que tu écrases avec ton pied. Si tu roules à une vitesse extrême, songe au fait que la carrosserie de ta voiture est en carton.
  • Pendant une bagarre, les gens adressent leurs coups de poing vers la tête de leur rival. Généralement les conséquences ne sont pas trop graves, sauf pour les contusions au visage. Mais moi, à la morgue, je ne vois que des morts. Celui qui a frappé un autre sur la tête n’a pas songé au fait qu’un coup de poing pouvait causer des hémorragies et un œdème cérébral. Probablement il n’en avait pas l’intention. Or, il aurait dû y penser deux fois avant de décider de se battre. Une personne serait en vie, et l’autre serait libre.
  • Il existe de nos jours tout un tas d’émissions de télé éducatives médicales, ainsi que des brochures de premiers secours. Toute l’information portant sur ce sujet est disponible sur Internet et YouTube. Mais, au fait, rares sont ceux qui savent faire correctement un massage cardiaque externe pour ranimer une personne, et non pas pour la tuer...

La déformation professionnelle

  • Au début, lorsque j’ai commencé à travailler en tant que médecin légiste, je ne pouvais pas cesser d’imaginer ce qu’il y avait à l’intérieur des gens. Quand je voyais une belle jeune fille dans l’autobus, j’imaginais à quoi ressemblaient ses organes internes. Avec le temps j’ai arrêté de le faire.
  • Ma femme et moi, nous nous sommes rencontrés à la morgue. Ce jour-là, un accident terrible a eu lieu dans l’autoroute de la ville, et j’ai été obligé de travailler aux urgences. Elle était doctoresse, et a dû assister à l’autopsie de son patient. C’est ainsi que nous nous sommes connus. Notre premier Noël, nous l’avons fêté au service. Puis ma femme est devenue pathologiste, de sorte qu’à la maison nous parlons souvent de notre travail.
  • Un beau jour j’étais couché sur la pelouse et je regardais les nuages. Tout à coup, j’ai compris qu’ils me rappelaient quelque chose : si tu coupes la paroi du cœur dans le sens de la longueur, parallèlement à la surface avant ou arrière, la trace suite à l’infarctus du myocarde sera la même. Et au lieu du ciel bleu, on voit un muscle du cœur, rouge marron au bord de la zone blanchâtre. C’est une cardiosclérose post-infarctus. si vous coupez la paroi du cœur , la marque après un infarctus du myocarde . Seulement, au lieu du ciel bleu, un muscle cardiaque rouge-brun est visible sur les bords de la zone blanchâtre. C’est ce qu’on appelle la cardiosclérose post-farctus.

Les stéréotypes

  • Il y a beaucoup d’histoires sur la revitalisation des personnes décédées, mais je n’ai assisté qu’à deux événements de ce type. Dans les deux cas, il s’agissait d’un coma éthylique. Les corps avaient été placés dans un réfrigérateur, ils se sont réveillés et une fois sobres, ont quitté l’endroit de leurs propres pieds.
  • Nous ne sommes pas plus cyniques que les autres médecins.
  • La mort par vieillesse n’existe pas ! Une personne âgée meurt à cause d’une maladie.
  • J’ai dû entendre maintes fois des commentaires comme quoi notre travail, comparé à celui des chirurgiens, n’est pas aussi responsable et difficile. Peu importe si tu te trompes, tu ne feras de mal à personne. Tu ne feras peut-être pas de mal à la personne que tu étudies, mais tu peux porter dommage à quelqu’un d’autre. un innocent peut être condamné, tandis que le coupable reste libre. Le destin de beaucoup de personnes dépend de mon travail.
  • Tu as probablement entendu dire que les gens qui travaillent à la morgue ont l’habitude de manger sur la table d’autopsies. Bon... rien à voir avec la réalité. Personne ne le fait, bien que la table soit en fait beaucoup plus propre que celle que nous utilisons pour ce faire. Elle est nettoyée après chaque examen avec du désinfectant. Cela dit, il m’est arrivé parfois de finir de mâcher mon dernier morceau dans le bloc d’autopsies lorsque l’un de mes collègues a besoin urgemment de mon avis à l’heure du déjeuner. Nous avons fêté quelques événements à la morgue, mais jamais dans le bloc d’autopsies.

Est-ce que cet article a changé ta perception du travail des médecins légistes ? Aimerais-tu en savoir plus sur d’autres professions insolites ?