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J’ai travaillé dans le marketing de réseau et j’ai failli perdre ma famille à cause de cela

Il est difficile de trouver une personne qui ne sache pas ce que c’est que le marketing de réseau. Normalement, les gens sont très sceptiques à l’égard de la vente multiniveau et se retirent dès le premier contact. D’autres, par contre, plongent dans cette activité tant et si bien qu’elle cesse d’être agréable.

Je m’appelle Inna et je vais partager avec les lecteurs de Sympa mon expérience dans le marketing de réseau.

C’est par l’apprentissage de l’anglais que ça a démarré. Il y a deux ans, j’ai voulu améliorer mon niveau et j’ai trouvé une prof. Elle s’appelait Hélène, elle avait mon âge et j’ai sympathisé avec elle : la communication était facile et nous prenions plaisir à discuter de tout.

Au bout de quelques semaines, Hélène a mentionné qu’elle ne pouvait faire face à ses horaires serrés que grâce à quelques cocktails vitaminés. Et j’ai pensé : “Pourquoi pas, chacun fait ce qu’il peut pour gérer son énergie.” Hélène a aussi parlé du dentifrice merveilleux qui guérit les caries et des cosmétiques à effet rajeunissant incroyable.

Après un certain temps, elle m’a demandé, entre autres, si le fait de dépendre financièrement de mon mari me gênait, car j’étais à l’époque en congé maternité et je ne gagnais rien de mon côté. En effet, j’étais mal à l’aise à cause de ça. Et Hélène m’a confié qu’elle avait vécu la même situation. C’est alors qu’elle s’était engagée dans le marketing de réseau et ça a été idéal pour elle en tant que jeune maman. Tu commandes les produits à partir de chez toi, et tu les distribues lors de tes promenades avec le petit.

Le noyau rationnel dans ces mots était : vraiment pratique. En plus, ça a été un bon moment. Et sans y réfléchir, j’ai dit : “Oui, pourquoi pas, je vais essayer.”

Je me suis inscrite dans cette societé. L’adhésion payante m’a étonnée, mais finalement, ce n’était qu’un investissement dans mon business futur. Hélène était toujours disponible pour répondre à mes questions et m’encourager ; elle me renseignait sur le montant des bonus auxquels j’avais droit en fonction de mon chiffre d’affaires. Elle parlait des opportunités qui nous entourent d’une manière si communicative et assurée, qu’involontairement, j’avais envie de courir chercher des clients. Cet entrain ne durait normalement qu’une demi-heure, puis le brouillard se dissipait, je reprenais mes esprits et je me demandais pourquoi je réagissais ainsi à ce qu’elle disait.

Un jour, ma marraine m’a invitée à une réunion de vendeurs et m’a dit que j’allais faire connaissance avec des gens exceptionnels : les vrais leaders qui avaient opté pour l’indépendance. Dans ma tête, j’ai eu l’image d’une petite salle de conférence, d’un speaker enthousiaste et de jeunes passionnés par une œuvre commune. J’ai dépensé l’argent qui me restait pour me préparer et me faire belle.

La réunion devait se dérouler dans l’appartement du manager. Ce que j’ai vu en entrant m’a choquée. Le manager qui avait opté pour l’indépendance s’est avéré être une femme d’environ 75 ans qui portait une robe d’intérieur. Il y avait des tapis, de la vaisselle en cristal couverte de poussière et une odeur de nourriture pas fraîche. L’audience n’était constituée que de personnes âgées. Une image surréaliste, mais j’avais tellement envie de croire en un avenir radieux que j’ai rapidement trouvé une explication à tout ça.

Cependant, je n’arrivais pas à comprendre une chose : où ces mamies trouvaient-elles des clients ? Au début, je ne parvenais pas à vendre quoi que ce soit parce que personne ne voulait de vitamines et de détergents miraculeux. Mais j’ai vite vu comment cela se passait : alors que j’étais dans la file d’attente dans une banque, j’ai rencontré une de ces dames. Elle a entamé la conversation avec une femme qui attendait, elle aussi, et en 5 minutes elle lui a fait acheter un parfum. C’était tellement simple et élégant ! Et j’ai décidé que je le pourrais aussi. Après tout, je ne vole personne car la décision d’acheter ou non vient des gens.

Bientôt, j’en ai eu l’occasion : en me promenant dans le parc avec ma fille, j’ai vu une autre maman avec sa poussette. Je suis allée vers elle et j’ai lié conversation. Nous avons ensuite fait un tour ensemble. J’étais très mal à l’aise, mais je m’encourageais avec ce que j’avais entendu à la réunion et de la part d’Hélène : je ne vends pas, mais je rends un service à cette femme qui m’en sera reconnaissante plus tard.

Je lui ai vendu un déodorant. Mais quelle honte, lorsqu’au milieu d’une discussion amicale, tu laisses comprendre que tu n’es là que pour vendre quelque chose ! Et tu vois cette femme — trop douce pour refuser — acheter ce dont elle n’a pas besoin.

J’ai parlé à Hélène de cet épisode et de mon ressenti. Elle a fait la sourde oreille. Par contre, ma marraine m’a reproché les ventes faibles et m’a proposé d’acheter plus de produits pour les avoir en stock et pour en faire des démonstrations. Quand je lui ai répondu que je ne pouvais pas, elle a dit : “Si tu n’as pas d’argent, prends un crédit, tout le monde le fait.”

Comme je ne travaillais pas officiellement, je me suis vue refuser le prêt et je n’avais pas de ressources financières à moi. Alors, j’ai décidé d’en parler à mon mari. Je lui ai expliqué que j’avais besoin d’argent pour acheter plus de marchandises. Il a répondu qu’on me menait en bateau et que c’était déjà trop. Et pour la première fois, il a refusé de m’aider. Nous avons eu une querelle terrible.

J’ai quand même continué mon “business” (sans faire de stocks de produits, à cause de mon mari), et un jour, Hélène m’a persuadée de participer à une grande conférence. J’ai accepté parce que j’avais envie d’échapper à la routine du congé maternité ne serait-ce que pour quelques jours. J’avais besoin de changer d’air.

La conférence comportait une partie officielle suivie d’une réception dans un restaurant d’un célèbre hôtel. Une réception ! En deux ans et demi que j’ai passé chez moi avec mon enfant, je suis devenue une sauvage et la possibilité de mettre une robe, des chaussures à talons et de discuter avec les gens m’a fascinée. Cela dit, les frais de déplacement et d’hébergement n’étaient pas pris en charge par la société. Mais ce n’était rien, j’étais prête à me payer cette fête.

En plus, les relations avec mon mari se dégradaient. Il suffisait d’évoquer mon entreprise pour qu’une querelle éclate. Il ne comprenait pas pour quelle raison je m’occupais de tout ça et criait que je ressemblais à un zombie. Il n’arrêtait pas de dire en plaisantant que j’étais un futur millionnaire de la vente pyramidale. Pour cela, quand l’opportunité s’est présentée de m’échapper pour deux jours, je l’ai saisie avec plaisir.

Avant le départ, Hélène m’a appelée. Nous avons bavardé. Elle m’a décrit la belle robe qu’elle avait empruntée à une amie pour la conférence et m’a demandé de payer à l’avance un mois de mes cours d’anglais, car elle n’avait pas d’argent pour régler les mensualités de ses crédits. Je lui ai payé ce qu’elle demandait, mais une question me hantait quand même : si elle prétend que tout va bien avec cette activité et qu’elle lui permet de gagner sa vie, comment ça se fait qu’elle emprunte des robes à des amies et qu’elle est en retard dans ses paiements ? Cette réflexion a semé le doute dans mon esprit.

Quant à la conférence, je dois avouer : tout a été top. La réunion a eu lieu dans une grande salle avec une scène. Il y avait un animateur et les leaders de la compagnie ont pris la parole. Cet événement a dû coûter plusieurs milliers de dollars. Mais au fond, ce n’était pas très différent de la réunion chez la mamie manager : j’ai éprouvé le même sentiment d’assister à une pièce de théâtre bon marché.

  • Plus tard, j’ai appris un peu plus sur la programmation neuro-linguistique et j’ai réalisé qu’une conférence sur la vente multiniveau est un excellent endroit pour comprendre comment cela fonctionne. Chaque speaker, avec des expressions différentes, répétait le même refrain déclarant que le monde est plein d’opportunités, et qu’en vendant les produits de l’entreprise, nous faisions du bien aux gens — pile poil une foule de Prométhée qui ramène le feu aux grottes sombres !
  • Les intervenants ont raconté des histoires émouvantes sur leur enfance difficile, la jeunesse dans la pauvreté et le miracle qu’ils avaient connu — la rencontre avec un consultant de l’entreprise. Et là, leur vie a basculé. Avec comme résultat : “Regardez où j’en suis aujourd’hui.” J’avais du mal à définir où ils en sont, car de nombreux millionnaires avaient l’air très ternes.
  • J’ai compris pourquoi ces entreprises préfèrent organiser les événements collectifs : dans une foule, il est plus facile d’inculquer ses idées à ceux qui ont des doutes. Lorsque tu es entouré de dizaines et de centaines de personnes, persuadées que vendre ces produits est une bonne chose, 15 minutes suffisent pour que tu commences à y croire, à ton tour.
  • Tenant compte de l’engouement pour la protection de l’environnement, les animateurs ont souligné que les produits de l’entreprise sont absolument anodins et que l’emballage est recyclable. Curieusement, le fait qu’aucun logo ne soit apposé sur les produits n’a interloqué personne. Quand j’ai posé la question, la réponse était du style : “notre entreprise est tellement chouette et connue qu’elle n’a pas besoin de certificats et de labels”. Et ça, alors que même les géants mondiaux ne dédaignent pas d’en mettre sur leurs emballages...
  • La soirée après la conférence si inspirante n’est pas du tout un cadeau généreux des dirigeants à leurs employés. En fait, lorsque tu manges et bois en compagnie de ces gens, tu intègres la “famille”. Et après cela, tu ne seras plus en mesure de partir facilement. La fête sert à renforcer l’effet de la conférence. Les spécialistes du marketing ont vraiment trouvé le filon lorsqu’ils ont créé le team building.

Et même si je croyais encore à ce qu’on disait à cette conférence, mes doutes augmentaient. À un moment donné, il m’est venu à l’esprit que tous ces millionnaires étaient des acteurs qu’on avait embauchés. J’ai tapé quelques noms dans un moteur de recherche et je n’ai trouvé aucune information les concernant dans les sources fiables, uniquement sur les forums internes de l’entreprise.

Je m’attendais à m’amuser et à rencontrer des gens intéressants, mais j’ai été très déçue : ils étaient presque tous plus âgés que moi, et nous avions des idées divergentes sur la manière de faire une fête. En plus, ces centaines de personnes étaient tellement imprégnées de l’information reçue qu’elles ne parlaient que des atouts de l’entreprise et de la chance de faire partie des élus.

Hélène, quant à elle, était très à l’aise dans cette maison de retraite. Elle voletait entre les tables, partageait l’admiration générale au sujet des interventions des speakers qu’elle prenait pour de vrais riches, et était fière d’appartenir à “l’élite”.

La fête s’est terminée assez tôt, et nous sommes alors descendues dans le lobby prendre un verre de vin et discuter. Après les centaines de compliments des messieurs âgés, Hélène a dû se prendre pour une femme fatale, et lorsqu’elle choisissait le vin, elle a décidé de tirer parti de son charme et de vendre quelques barres énergétiques au barman. J’avais envie de rentrer sous terre parce que le mec nous regardait toutes les deux avec pitié et une touche de mépris. Déjà, la soirée n’a pas été à la hauteur de mes attentes, mais là, c’était vraiment trop. J’ai vite bu mon vin, et je suis montée me coucher.

Le matin du retour est devenu la goutte d’eau qui a fait déborder le vase. J’avais hâte de rentrer chez moi. J’ai réalisé que ce voyage était une erreur. D’ailleurs, comme toute cette idée avec le marketing de réseau, ce n’était pas pour moi. Tous ces gens parassaient être atteints d’une maladie, et chacun cherchait à la filer aux autres.

Ce matin-là, notre fille s’est réveillée avec de la fièvre et mon mari n’a pas pu venir me chercher. J’étais inquiète pour ma fille et j’ai décidé de prendre un taxi pour la rejoindre le plus vite possible. Hélène a tout de suite voulu venir avec moi, même si cela signifiait un trajet plus long. À peine dans la voiture, elle a commencé à “travailler” le conducteur : son travail devait être si dur, il fallait prendre des vitamines. J’en étais écœurée et je me suis réjouie d’entendre le chauffeur la couper court et déclarer qu’il n’était pas intéressé.

J’ai gagné mon domicile et j’ai plongé dans les soins de ma fille malade. Au bout de quelques heures, il me semblait déjà que tout ce voyage n’était qu’un mauvais rêve. Mais soudain Hélène m’a appelée et m’a reproché de ne pas l’avoir aidée dans le bar ni dans le taxi. L’entreprise faisait tant de choses pour moi, alors que je ne l’appréciais guère.

Et là, j’ai compris. Mes sentiments, mes soucis, ma fille malade, tout ça lui était égal. Peu importe pour ces gens-là qui tu es : un étranger, une amie ou une voisine qui a du mal à boucler ses fins de mois. Ils ne s’en soucient pas du tout. Chaque individu n’est qu’un moyen pour obtenir des points, des bonus, des commissions et des niveaux.

J’ai raccroché sans rien dire. C’est ainsi que mon travail dans le marketing de réseau a pris fin.

Et toi, as-tu jamais eu affaire avec des représentants du marketing de réseau ? À quoi cela a abouti ? N’hésite pas à partager ton expérience et tes idées avec nous dans les commentaires.