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Lettre sincère de l’écrivain Umberto Eco à son petit-fils (il sera utile de la lire pour tous ceux qui sont nés à l’ère d’Internet)

Il y a quelques années, le célèbre écrivain et philosophe italien Umberto Eco a écrit à son petit-fils étudiant une lettre ouverte dans le journal L’Espresso. Il y évoque la perte de mémoire des jeunes générations habituées à tout rechercher sur Internet. Aujourd’hui plus que jamais, ses mots ont une résonance toute particulière qui porte à réfléchir.

Cette lettre a donné à penser à l’équipe de Sympa et nous avons décidé de la partager pour diffuser ces idées stimulantes, notamment auprès des personnes qui ne peuvent pas imaginer leur vie sans être connectées à Internet.

Mon petit-fils chéri, je ne voudrais pas que cette lettre de Noël ait l’air trop moralisatrice et ressemble au style de De Amicis (note de Sympa : Edmondo De Amicis, écrivain et poète italien) et qu’elle se prévale de conseils sur nos semblables, la patrie, le monde et d’autres choses encore. Tu n’y prêterais pas attention et quand l’heure viendra de la mettre en pratique (toi, adulte, et moi, trop vieux) le système de valeurs aura tellement changé que mes conseils te sembleront probablement obsolètes.

Ainsi voudrais-je m’attarder sur une seule recommandation que tu seras à même de mettre en pratique dès maintenant, au moment même où tu navigues sur ta tablette : je ne commettrais pas l’erreur de t’interdire cette dernière, non par peur de passer pour un grand-père radoteur, mais parce que je l’utilise moi aussi.

Tout au plus puis-je te conseiller une chose : si jamais tu tombes sur les centaines de sites pornographiques qui montrent les rapports sexuels entre adultes, surtout, ne crois pas que les relations sexuelles se réduisent à ces actions bien monotones. Ces scènes sont juste conçues pour que tu restes chez toi et que tu ne rencontres pas de vraies filles. Je suppose que tu es hétérosexuel, sinon tu adapteras mes recommandations à ta situation. Alors, un conseil : regarde les filles, à l’école, au parc, là où tu sors, parce que les vraies sont mieux que toutes celles qu’on voit à la télévision, et, qu’un jour, elles te donneront bien plus de satisfactions que les femmes “online”. Crois en celui qui a plus d’expérience que toi — et si j’avais pratiqué le sexe uniquement à travers un ordinateur, ton père ne serait jamais né, et toi non plus.

Toutefois, ce n’est pas de cela dont je voulais te parler, mais plutôt de la maladie qui touche ta génération et même celle des personnes un peu plus âgées que toi, celles qui vont peut-être déjà à l’université. Je parle de la perte de mémoire.

Il est vrai que si tu veux savoir qui est Charlemagne ou encore où se trouve Kuala Lumpur, tu n’as qu’à taper sur une touche et Internet te donne aussitôt la réponse. Fais-le quand c’est utile, certes, mais ensuite, essaie de te souvenir de ce que tu as lu, pour ne pas être obligé de le chercher une seconde fois — dans le cadre d’un devoir pour l’école, par exemple. En effet, à force de penser que ton ordinateur peut te donner des informations à n’importe quel moment, tu risques de perdre le goût de mémoriser les informations, et ce n’est pas bon. C’est un peu comme si, en sachant que, pour se rendre de telle rue à une autre, il y a l’autobus ou le métro — ce qui est très pratique si tu es pressé — tu te mets à penser que tu n’as plus jamais besoin de marcher du tout. Pourtant, si tu ne marches pas suffisamment, tu deviens une personne à mobilité réduite, comme celles qui doivent se déplacer en chaise roulante. Je sais que toi, tu fais du sport et que donc tu sais bouger ton corps, mais revenons à ton cerveau.

La mémoire est un muscle comme les autres, et si tu ne le fais pas travailler, il s’atrophie et tu deviens idiot. Et, étant donné que nous risquons tous d’avoir Alzheimer une fois devenu vieux, l’un des moyens pour éviter cet incident déplaisant, c’est d’exercer sans cesse notre mémoire.

Alors, voici ma recette magique : apprends chaque matin par cœur un poème court, comme ce que l’on nous obligeait à faire dans l’enfance. Tu peux organiser une compétition avec tes amis pour voir qui a la meilleure mémoire. Si tu n’aimes pas la poésie, tu peux apprendre les formations des équipes de football, mais pas juste les joueurs de l’équipe de la Roma d’aujourd’hui mais aussi ceux d’autres clubs y compris ceux des équipes d’autrefois (figure-toi que moi, je connais les noms de tous les joueurs de l’équipe de Turin dont l’avion s’était écrasé à Superga : Bacigalupo, Ballarin, Maroso etc.). Fais des concours de mémoire avec tes amis sur les livres que tu as lus : tes amis se souviennent-ils de qui étaient les domestiques des Trois Mousquetaires et de D’Artagnan (Grimaud, Bazin, Mousqueton et Planchet)...? Et si tu ne veux pas lire Les Trois Mousquetaires (même si tu ne sais pas ce que tu perds), alors invente un autre jeu similaire avec d’autres histoires que tu as lues.

C’est très ludique et tu verras à quel point ta tête se remplira de personnages, d’histoires, et de souvenirs en tous genres. Tu te demandes peut-être pourquoi les ordinateurs s’appelaient autrefois " cerveaux électroniques ". C’est parce qu’ils ont été conçus sur le modèle de notre cerveau. Sauf que notre cerveau possède bien plus de connexions que nos appareils éléctroniques...

Le cerveau est une sorte d’ordinateur que tu portes sur toi et qui grandit et devient de plus en plus fort avec l’entraînement. Alors que ton appareil perd en rapidité et en performance au fil des années — jusqu’à ce que tu doives le changer — ton cerveau, lui, peut te servir jusqu’à quatre-vingt-dix ans. Et à ce moment-là, si tu l’as bien entretenu, il se souviendra de beaucoup plus de choses que ce que tu as stocké aujourd’hui. Et en plus, tout cela est gratuit.

Il y a aussi la mémoire historique, celle qui ne concerne ta propre vie ou les choses que tu as lues, mais les événements qui sont arrivés avant que tu ne viennes au monde.

Aujourd’hui si tu vas au cinéma, tu dois entrer à une heure fixe quand le film commence et dès qu’il débute, quelqu’un te prend pour ainsi dire par la main et te dit ce qui se passe. De mon temps, on pouvait entrer au cinéma à n’importe quel moment, même au milieu d’un film. Beaucoup de choses s’étaient déjà passées et on essayait de comprendre ce qui était arrivé avant (et puis quand le film recommençait depuis le début, on vérifiait si nos pensées correspondaient bien à la réalité). Et si le film nous avait plu, on pouvait rester le regarder à nouveau. La vie est comme le cinéma de mon époque. Nous entrons dans la vie alors que beaucoup de choses se sont déjà passées, et ce depuis des centaines de milliers d’années, et il est important d’apprendre et de comprendre ce qui s’est passé avant notre naissance, cela sert à mieux comprendre ce qui arrive aujourd’hui.

Aujourd’hui l’école (en plus des lectures recommandées) devrait t’apprendre à mémoriser ce qui est arrivé avant ta naissance mais ce n’est apparemment pas le cas. Les sondages montrent que les jeunes d’aujourd’hui, nés en 1990, même ceux qui vont à l’université, ne savent pas (ou peut-être ne veulent pas savoir) ce qui s’est passé en 1980 — sans parler de ce qui s’est passé il y a cinquante ans... Les sondages nous disent aussi que si on demande à certains jeunes qui était Aldo Moro, ils répondent que c’était le dirigeant des Brigades Rouges — alors qu’en réalité, il a été assassiné par des membres de cette organisation de gauche radicale.

Les actions des Brigades Rouges demeurent mystérieuses pour beaucoup de monde, et pourtant, elles ont marqué la vie quotidienne d’il y a seulement une trentaine d’années. Je suis né en 1932, dix ans après la prise de pouvoir par les fascistes, mais je savais même qui était le premier ministre au moment de la Marche sur Rome (1922). Peut-être l’école fasciste me l’avait-elle appris pour m’expliquer combien le dirigeant que les fascistes avaient remplacé était stupide et mauvais (le couard Facta). Mais au moins, je le savais.

Mais ne parlons même plus de l’école. Les jeunes d’aujourd’hui ne connaissent même pas les actrices de cinéma d’il y a vingt ans. Moi, je savais qui était Francesca Bertini qui jouait dans les films muets deux décennies avant ma naissance. Peut-être parce que je feuilletais de vieilles revues empilées dans l’armoire de chez nous ? En tous cas, je t’invite à regarder les vieux journaux, car c’est un excellent moyen d’apprendre ce qui s’est produit avant ta naissance.

Mais pourquoi est-il nécessaire de savoir ce qui est arrivé autrefois ? Parce que très souvent, ce qui s’est passé avant t’explique pourquoi certaines choses surviennent aujourd’hui. Et comme pour les joueurs de football, c’est un excellent moyen d’enrichir notre mémoire.

Tu peux entraîner ta mémoire avec des livres et des revues mais pas seulement ; tu peux aussi utiliser Internet. Cela sert non seulement à discuter avec tes amis, mais aussi à étudier l’histoire du monde. Qui étaient les Hittites ? Et les Camisards ? Comment s’appelaient les trois caravelles de Christophe Colomb ? Quand les dinosaures ont-ils disparu ? L’Arche de Noé pouvait-elle avoir un gouvernail ? Comment s’appelait l’ancêtre du bœuf ? Y avait-il plus de tigres il y a cent ans qu’aujourd’hui ? Que sais-tu de l’Empire du Mali ? Et qu’est-ce que l’Empire du Mal ? Qui a été le deuxième Pape de l’Histoire ? Quand Mickey est-il apparu ?

Je pourrais continuer à l’infini et tout mériterait de lancer des recherches. Tout cela mérite aussi d’être mémorisé.

Viendra le jour où tu seras un vieil homme et tu auras le sentiment d’avoir vécu mille vies. Car tu auras l’impresssion d’avoir été présent à la Bataille de Waterloo, avoir assisté à l’assassinat de Jules César, comme si tu avais été à une très courte distance du lieu où Berthold le Noir, en mélangeant des substances dans un mortier afin de trouver le moyen pour fabriquer de l’or, avait découvert par hasard la poudre à canon et armes à feu — il a d’ailleurs fini par sauter en l’air, et c’est tant pis pour lui ! Mais tes amis qui n’auront pas cultivé leur mémoire auront juste vécu une seule vie, la leur, probablement un peu triste et en tout cas, pauvre en grandes émotions fortes.

Ainsi, enrichis donc ta mémoire, et dès demain, apprends par cœur La Vispa Teresa (note de Sympa : un des poème pour enfants les plus populaire d’Italie).

Et toi, entraînes-tu ta mémoire ou as-tu entièrement confiance en Internet ? Donne-nous ton avis !